L'Hiver à Sulina
Texte: Anaïs Coignac. Photographies: Julien Pebrel/MYOP Diffusion



Les touristes sont partis et avec eux, les sourires des vacancières. Le peintre Cristian ne dessine plus que les trognes déconfites des marins fraîchement débarqués qui s'assoupissent près d'un comptoir le gosier épongé. Dans son carton à dessin, les gouaches de paysages du Delta ont rejoint les fusains d'arbres décharnés en attendant la promesse d'un mur accueillant. Lui qui vivote au fil des saisons, grâce aux menus services rendus aux tous-venants, ne court plus à l'embarcadère à l'affût d'un négoce. Il traîne sa nonchalance à travers le quartier animé de la ville, suivi de près par « Loulou », un rase-mottes à 4 pattes sédentarisé devant la baraque à Kebab.

L'île du Danube a retrouvé un rythme de croisière. Les marchands de nuitées n'attendent plus que le téléphone sonne. Par habitude, certains alpaguent encore au hasard les rares visages inconnus mais c'est sans grande conviction. Les hôteliers vivent des quelques chambres louées à la semaine par les ouvriers des villes voisines qui viennent aménager les artères touristiques avant le printemps suivant. L'affable propriétaire de la pension familiale à l'angle de la 4ème rue s'est transformé en chef de chantier autoritaire qui distille ses ordres du petit doigt. Avant 18h, il rentre chez lui goûter aux gâteaux crémeux de sa femme, la matronne Cristina, qui s'insurge devant son poste de télévision contre le laxisme du président Basescu. Anciens cadres de Tulcea, les deux retraités coulent des jours heureux à Sulina. Mais les hivers sont moins confortables pour les locaux qui n'arrivent pas toujours à tromper leur baisse d'activité. Les bateaux-relais vers le continent n'embarquent plus que les insulaires. Le rameur diminue ses trajets quotidiens d'une rive à l'autre du Danube. Et les barques à moteur, un temps consacrées aux promenades des estivants, sont réemployées pour la pêche. Les taxis aussi fonctionnent à régime réduit. Le jour, ils ne transportent guère plus que les habitants jusqu'au marché puis raccompagnent les hommes ivres jusque chez eux, à des heures avancées de la nuit. Car on boit toujours le soir à Sulina, autour d'un billard ou d'une partie de fléchettes, en écoutant du rock ou du mynele, dance commerciale aux accents turco-tsigane. Des jeunes endoloris par l'alcool flambent leurs derniers Leu pour éponger leur lassitude. Ils croisent les rares marins turcs ou égyptiens de passage qui rentrent se coucher avant les autres dans leur cargo hiératique comme posé sur l'eau.

A la tombée de la nuit, les ruelles ne sont plus éclairées derrière l'esplanade principale. L'air est doux, humide et opaque. Le Danube se cache sous un manteau de brume épaisse qui recouvre les berges et étouffe les rires des passants. On n'entend plus que le léger clapotis autour des chalutiers et on distingue à peine la silhouette des bâtisses de l'autre côté du fleuve. Ici, chacun compte les jours avant noël et le retour des proches exilés ou partis étudier. Le temps d'un hiver, la ville somnole. Et la vie à Sulina prend des allures de rêve éveillé.

Anaïs Coignac


Reportage publié dans Private, International Review of Photographs.
Julien Pebrel a reçu le prix des Espoirs François Chalais du Jeune Reporter pour ce reportage.